« Nous assistons à la plus grave crise humanitaire jamais observée »
Ces mots sont ceux de Kristalina Georgieva, la commissaire européenne chargée de la coopération internationale, de l’aide humanitaire et de la réaction aux crises, lors de sa visite au Liban à la mi-mai 2013. 370 000 réfugiés s’étaient alors enregistrés auprès du HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés). Aujourd’hui, ils sont plus de 960 000. Au cours des douze derniers mois, cela représente 13 600 enregistrements auprès du HCR par semaine. Soit l’équivalent de la population de Saint-Jean-de-Luz, dans un pays qui ne comptait que 4 millions d’habitants avant cet afflux massif. Le seul gouvernorat de la Békaa accueille actuellement près de 310 000 réfugiés pour une population initiale de 750 000 personnes, soit une augmentation de plus de 40% de la population totale.
Autant de chiffres qui témoignent de l’impact de l’afflux des réfugiés syriens, à la limite du soutenable pour la population libanaise. Tous les pans de la société se trouvent négativement affectés par les effets de leur présence massive et qui croît toujours actuellement. Le HCR a ainsi officiellement prévu le chiffre d’1,5 millions de réfugiés à la fin de 2014.
Impacts macroéconomiques du conflit syrien sur le Liban
Un rapport de la Banque Mondiale estime ainsi les pertes directes du conflit syrien pour l’économie libanaise à plus de 7,5 milliards de dollars [1]:
Le conflit affecte profondément et négativement la confiance des investisseurs et consommateurs dans ce contexte insécurisé et incertain. Le conflit perturbe également les routes commerciales du Liban. L'activité économique plus faible qui en résulte exerce une pression à la baisse sur les revenus du gouvernement qui, combiné avec la demande croissante de services publics découlant de l'afflux de réfugiés, est dommageable pour les finances publiques du Liban déjà faibles.
De plus, l’afflux massif des réfugiés impacte fortement sur le niveau d’activité économique du Liban en général, ce qui s’illustre dans plusieurs secteurs. Partagés entre une obligation morale d’aider leurs ‘’frères’’ syriens ayant subi un violent conflit et le constat quotidien que ces derniers exercent un poids accru sur des ressources déjà limitées avant leur afflux massif, les Libanais expriment un ressentiment croissant à mesure que la présence des réfugiés dure dans le temps et que leur nombre croît.
Une pression forte sur le foncier et l’immobilier
Les chiffres du HCR précédemment évoqués ne comprennent ni les réfugiés en attente d’enregistrement (presque 50 000), ni les nombreux autres qui ne souhaitent pas ou ne rentrent pas dans les critères d’enregistrement de ce programme de l’ONU. Si on ajoute également les 300 000 travailleurs syriens au Liban déjà présents avant la crise, on peut sérieusement estimer qu’1,5 millions de syriens sont d’ores et déjà au Liban aujourd’hui.
Contrairement à la Turquie et la Jordanie, le gouvernement libanais n’a pas mis en place de camps ‘’légaux’’ pour les réfugiés syriens comme il l’avait fait pour les réfugiés palestiniens dès 1948. Ces centaines de milliers de réfugiés se trouvent donc dispersés sur un territoire à peine plus grand que la Corse.
Du fait du manque d’espace, le prix des terrains et de l’immobilier était déjà haut bien avant la crise des réfugiés. Leur arrivée massive a provoqué une hausse sensible des loyers, notamment dans les zones qui étaient déjà surpeuplées comme le Caza du Akkar dans le nord. Selon les informations recueillies par les rédacteurs du rapport Fafo, le prix d’un appartement dans le village de Bebnine est par exemple passé de 200 à 450 dollars par mois depuis le début du conflit syrien [2] . L’arrivée massive des réfugiés dans le Akkar a donc appauvri la population locale dans une région qui était déjà en situation économique de fragilité avant le conflit syrien. Particulièrement fort dans cette région, ce phénomène est ressenti sur l’ensemble du territoire à des degrés divers.
Une compétition accrue sur les emplois
Bien avant la crise, environ 300 000 syriens travaillaient au Liban à des postes peu qualifiés et constituaient ainsi 17% de la population active totale [3]. La Banque Mondiale estime que les nombreux réfugiés arrivés sur le marché du travail libanais depuis le début de la crise pourraient constituer entre 27 et 35% de la population active totale à la fin 2014 [4].
Même avant la crise, l’accroissement de la main-d’œuvre ne suivait pas le rythme de croissance du PIB. Entre 1997 et 2009, la croissance du PIB en moyenne était de 3,7% par an quand l’accroissement de la main-d’œuvre n’avait était que de 1,1%. Le chômage avait donc déjà augmenté avant le conflit et était d’environ 11%. Avec l’arrivée massive des réfugiés sur le marché du travail, l’augmentation annuelle du taux de chômage a sensiblement été accentuée, de 1,3% en 2012 à 7,9% en 2013. Selon la Banque Mondiale, l’augmentation pourrait encore croître en 2014 ; de 8,8% en scénario bas à 11,3% en scénario haut[5].
Considérés comme plus compétitifs car disposés à travailler plus longtemps par jour, la main-d’œuvre syrienne est appréciée par les employeurs libanais. Celle-ci est également bien moins onéreuse que la main-d’œuvre libanaise : 6$ contre 15$ par jour en moyenne pour les employés agricoles par exemple. Cette compétition accrue sur les emplois pour les Libanais alimente donc une hostilité croissante de ces derniers puisqu’elle accélère leur paupérisation. Selon le sondage réalisé dans le cadre du rapport Fafo, plus de 80% des Libanais considèrent que les réfugiés prennent leurs emplois dans une large mesure. De même, un peu plus de 75% considèrent que la crise syrienne fait baisser les salaires dans une large mesure [6] .
Raréfaction accrue des ressources hydrauliques et électriques
Un paradoxe évident préside au Liban concernant les ressources en eau ; avec 1071 m3 par an et par habitant – contre 240 pour son voisin israélien – le Liban est considéré comme le château d’eau du Moyen-Orient. Mais avec un taux d’exploitation des ressources disponibles de l’ordre d’à peine 10% et un taux de perte d’environ 40%[7] , le Liban était déjà à la limite du stress hydrique avant la crise. Les ressources en eau renouvelables par habitant étaient déjà légèrement en dessous du seuil de pénurie avant la crise syrienne. Avec une augmentation de plus d’un quart de la population totale en deux ans, ces ressources sont désormais nettement en-dessous de ce seuil.
Le stress sur les eaux souterraines est déjà important, principalement du fait du grand nombre de puits privés constamment creusés [8]. De nombreux réfugiés viennent aggraver ce phénomène par le creusement de puits dans les camps, menant à des tensions croissantes avec le voisinage. De même lorsqu’ils se raccordent illégalement sur le réseau d’un particulier, captant ainsi une ressource qui se raréfie à vitesse accélérée. L’hiver très sec qui se termine actuellement laisse ainsi craindre une situation de pénurie prématurée.
Un problème de même nature existe concernant l’électricité, le réseau public étant largement obsolète ce qui mène à une perte importante. Des coupures quotidiennes de 3 heures à Beyrouth, bien plus ailleurs, rythment les journées des Libanais depuis de nombreuses années. L’augmentation soudaine de 20% de la population exerce donc un poids considérable sur un système électrique qui était déjà en difficulté avant la crise, alimentant le ressentiment croissant des Libanais vis-à-vis des réfugiés.
En conclusion, le 5 mars 2014 dernier à Paris, le chef de l’Etat libanais Michel Sleimane déclarait à l’ouverture d’une réunion du Groupe international de soutien (GIS) au Liban que l’afflux de réfugiés syriens « représente un danger existentiel qui menace l’unité libanaise ».
Le poids des réfugiés syriens sur la société libanaise est devenu tellement lourd qu’il menace le pays dans son ensemble. Le Liban a malheureusement pris l’habitude d’encaisser de nombreux chocs au cours de sa jeune histoire, celui-ci pourrait bien être celui de trop si le pays n’est pas soutenu davantage.
[1] Banque Mondiale, Lebanon – Economic and social impact assessment of the Syrian crisis, 2013, p. 36
http://documents.worldbank.org/curated/en/2013/09/18292074/lebanon-economic-social-impact-assessment-syrian-conflict
[2] Mona Christophersen, Cathrine Moe Thorleifsson and Åge A. Tiltnes, Ambivalent Hospitality – Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon, Fafo, 2013, p. 18 : http://www.fafo.no/pub/rapp/20338/20338.pdf
[3] World Bank, Lebanon…, op. cit., p. 83
http://documents.worldbank.org/curated/en/2013/09/18292074/lebanon-economic-social-impact-assessment-syrian-conflict
[2] Mona Christophersen, Cathrine Moe Thorleifsson and Åge A. Tiltnes, Ambivalent Hospitality – Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon, Fafo, 2013, p. 18 : http://www.fafo.no/pub/rapp/20338/20338.pdf
[3] World Bank, Lebanon…, op. cit., p. 83
[4] Ibid., p. 84
[5] World Bank, Lebanon…, op. cit., p. 88
[6] Mona Christophersen, Cathrine Moe Thorleifsson and Åge A. Tiltnes, Ambivalent Hospitality…, p. 42
[7] http://www.lecommercedulevant.com/economie/eau-liban/le-liban-dilapide-son-eau/18510 [article in French]
[8] At least 20,000 illegal harnessing cases were counted in groundwater only in the regions of Greater Beirut and Mount Lebanon : http://www.worldbank.org/en/news/feature/2013/12/23/water-in-lebanon-matching-myth-with-reality




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